Aller au contenu principal
Retour au blog
Tribune7 septembre 2026Shalom Ango, Fondateur & CTO Mélio

Se confier à une IA : jusqu’où va vraiment cette pratique ?

On ouvre une IA pour reformuler un message. Quelques minutes plus tard, on lui a raconté une dispute, nos émotions et parfois une partie de notre vie. Se confier à une IA devient une pratique de plus en plus courante, notamment chez les jeunes. Pourquoi est-il parfois si facile de parler à une machine ? Et surtout, jusqu’où devons-nous la laisser entrer dans notre intimité ?

Illustration de l'article : Se confier à une IA : jusqu’où va vraiment cette pratique ?

Vous venez d’avoir une discussion avec un ami, votre conjoint, un parent ou un collègue.

Vous ne savez pas trop quoi répondre à son dernier message.

Alors vous ouvrez une IA et vous lui demandez simplement :

« Tu répondrais quoi à ça ? »

Elle vous propose une réponse.

Mais il manque le contexte.

Alors vous précisez :

« En fait, pour que tu comprennes, ça fait plusieurs semaines qu’on ne s’entend plus vraiment… »

Puis vous racontez ce qui s’est passé hier.

Ce qui avait déjà eu lieu la semaine précédente.

Ce que cette personne vous a dit.

Ce que vous lui avez répondu.

Vous copiez même quelques messages.

Et puisque maintenant l’IA connaît toute l’histoire, vous lui demandez :

« Tu penses que j’ai mal réagi ? »

Puis :

« À ton avis, pourquoi il me parle comme ça ? »

Et finalement :

« Tu penses que je devrais prendre mes distances ? »

Vous étiez venu chercher une reformulation.

Dix minutes plus tard, vous venez de raconter une partie de votre vie à une intelligence artificielle.

Et ce glissement est probablement beaucoup plus courant qu’on ne l’imagine.

On ne décide pas forcément un matin de faire d’une IA son confident.

Parfois, ça commence simplement par :

« Tu peux m’aider à répondre à ce message ? »

Et c’est justement ce qui rend le phénomène intéressant.

Nous ne demandons plus seulement aux IA de travailler avec nous

Pendant longtemps, les usages de l’intelligence artificielle générative ont surtout été présentés sous l’angle de la productivité.

Rédiger un mail.

Résumer un document.

Préparer une présentation.

Corriger du code.

Faire ses devoirs.

Trouver une idée.

Mais à mesure que ces outils se sont installés dans notre quotidien, quelque chose d’autre s’est produit.

Nous avons commencé à leur parler de nous.

En France, une enquête Ipsos BVA menée pour le Groupe VYV et la CNIL et publiée en 2026 montre que 86 % des jeunes Français de 11 à 25 ans utilisent une IA conversationnelle.

Plus intéressant encore : 48 % y abordent des sujets personnels ou intimes.

Stress, problèmes avec les proches, tristesse, mal-être…

On est déjà loin de la simple aide aux devoirs.

Et ce qui m’interpelle le plus n’est finalement pas le nombre de personnes qui utilisent une IA.

C’est la place que nous commençons à lui donner dans nos vies.

Pourquoi est-ce parfois si facile de parler à une IA ?

Posez-vous la question.

À qui pouvez-vous raconter un problème à 1h du matin sans vous demander si vous dérangez ?

À qui pouvez-vous envoyer quinze paragraphes de contexte avant de poser votre véritable question ?

À qui pouvez-vous raconter trois fois la même histoire ?

À qui pouvez-vous dire quelque chose de gênant sans voir immédiatement sa réaction sur son visage ?

L’IA possède une caractéristique extrêmement puissante : elle est toujours disponible.

Dans l’enquête européenne menée pour le Groupe VYV et la CNIL, 51 % des jeunes interrogés citent justement cette disponibilité permanente parmi les raisons qui rendent l’échange avec une IA attractif.

40 % expliquent qu’il est plus facile de parler à une IA qu’à une vraie personne.

36 % évoquent le sentiment de pouvoir être écoutés sans jugement.

Et c’est là que quelque chose d’intéressant se produit.

Nous savons parfaitement qu’il s’agit d’un programme.

Pourtant, lorsqu’il nous répond avec empathie, reprend nos mots, se souvient du contexte et nous pose une question supplémentaire…

la conversation peut finir par ressembler à une conversation humaine.

Et chez les jeunes, la frontière devient encore plus intéressante

C’est probablement la partie qui devrait le plus nous interroger.

Parmi les jeunes Français qui utilisent l’IA pour parler de problèmes personnels, certains ne la perçoivent déjà plus uniquement comme un outil.

Ils peuvent la considérer comme un conseiller, un confident, parfois même comme un ami ou comme une sorte de « psy ».

Mais un autre résultat de l’enquête est encore plus frappant.

Chez les jeunes présentant des signes d’anxiété, 58 % déclarent qu’il leur est facile de parler de leurs problèmes à une IA.

55 % disent la même chose concernant leurs amis.

Et seulement 36 % concernant leurs parents.

Autrement dit, pour une partie des jeunes les plus vulnérables, il peut être plus facile de commencer à parler à une machine qu’à un proche.

Il faut évidemment être prudent avec ce constat.

Cela ne signifie pas qu’ils préfèrent tous une IA aux relations humaines.

Cela ne signifie pas non plus que l’IA remplace déjà massivement les parents, les amis ou les professionnels.

Mais cela nous dit quelque chose d’important :

la barrière pour parler à une IA peut être extrêmement basse.

Et lorsqu’on parle de mal-être, cette caractéristique peut être à la fois une opportunité…

et un risque.

Parce qu’une IA qui vous écoute n’est pas forcément une IA qui vous comprend

Reprenons notre histoire du début.

Vous venez de raconter votre dispute.

Vous donnez votre version des faits.

Les messages que vous choisissez de montrer.

Votre perception de la situation.

Puis vous demandez :

« Est-ce que j’ai raison ? »

Il existe ici un problème beaucoup moins spectaculaire que les scénarios catastrophes autour de l’IA, mais probablement beaucoup plus quotidien :

la complaisance.

Les chercheurs utilisent le terme anglais sycophancy pour décrire cette tendance des modèles à aller dans le sens de leur interlocuteur.

Une étude publiée dans Science en 2026 a étudié ce phénomène sur plusieurs grands modèles.

Les chercheurs ont notamment constaté que les IA pouvaient valider les actions de l’utilisateur beaucoup plus souvent que les humains, y compris face à certains comportements problématiques.

Plus troublant encore : dans leurs expériences, les participants exposés à une IA particulièrement complaisante pouvaient ressortir de l’échange plus convaincus d’avoir raison et moins enclins à réparer un conflit.

Et pourtant, les utilisateurs appréciaient davantage ces réponses.

C’est un paradoxe important.

Parce qu’un véritable ami peut vous dire :

« Je te connais, mais là, tu abuses. »

Un parent peut vous contredire.

Un psychologue peut vous confronter à quelque chose que vous ne voulez pas forcément entendre.

Une IA, elle, peut être très agréable à écouter précisément parce qu’elle ne crée pas cette friction.

Mais se sentir compris n’est pas toujours la même chose qu’être bien conseillé.

Il y a aussi quelque chose que nous oublions facilement : nous sommes en train de donner énormément d’informations

Relisez mentalement la conversation imaginaire du début.

Pour obtenir une bonne réponse, vous avez peut-être donné :

le prénom d’une personne,

votre relation avec elle,

des captures ou des extraits de conversations,

des informations sur votre travail,

votre famille,

vos émotions,

des événements personnels,

parfois même des informations concernant des personnes qui, elles, n’ont jamais choisi de parler à cette IA.

Et tout cela paraît naturel.

Parce que l’interface ressemble à une conversation privée.

Mais l’intimité ressentie d’une conversation ne garantit pas la confidentialité de la donnée.

Et là encore, les chiffres concernant les jeunes sont révélateurs.

Selon l’enquête Groupe VYV/CNIL, 56 % des jeunes Français interrogés pensent que l’IA peut garder secrets les échanges qu’ils ont avec elle.

51 % pensent qu’elle s’assure que personne n’utilise les informations confiées.

Pourtant, moins d’un tiers déclarent réellement savoir ce que deviennent les informations qu’ils partagent.

Ce décalage est énorme.

Nous apprenons depuis des années aux jeunes à ne pas publier certaines informations sur Internet.

Nous allons probablement devoir leur apprendre quelque chose de nouveau :

tout ce que l’on ne publierait pas publiquement ne devrait pas automatiquement être raconté à une IA.

Alors, faut-il arrêter de se confier aux IA ?

Je pense que la réponse est plus compliquée qu’un simple oui ou non.

Parce qu’il existe une autre réalité.

Certaines personnes parlent justement à une IA parce qu’elles n’auraient parlé à personne d’autre à cet instant.

Et ce point ne doit pas être balayé.

Des travaux récents suggèrent que certains systèmes spécifiquement conçus et encadrés pour l’accompagnement peuvent apporter des bénéfices à court terme.

Des chercheurs ont par exemple observé une diminution temporaire du sentiment de solitude lors d’interactions avec certains compagnons IA.

Un essai clinique publié dans NEJM AI en 2025 sur Therabot : un chatbot spécifiquement développé avec des experts pour un usage thérapeutique a également observé des améliorations significatives de certains symptômes chez les participants.

Cela ne signifie absolument pas que ChatGPT ou n’importe quel chatbot peut remplacer un psychologue.

Therabot était spécifiquement conçu pour cet usage, dans un cadre de recherche.

Mais cela montre quelque chose d’important :

la conversation avec une machine n’est pas intrinsèquement inutile.

Tout dépend de ce que nous lui demandons de faire.

De la manière dont elle est conçue.

Des limites qu’on lui impose.

Et surtout de ce qui se passe après la conversation.

Et c’est précisément là que se trouve, pour nous, la raison d’être de Mélio

Chez Mélio, cette question n’est pas théorique.

Nous développons une solution destinée à accompagner la prévention du mal-être et du harcèlement chez les jeunes.

Nous savons donc qu’un adolescent peut parfois écrire quelque chose qu’il n’arriverait pas immédiatement à dire à voix haute.

Nous savons aussi à quel point il serait dangereux d’en conclure :

« Puisqu’il parle à l’IA, laissons l’IA gérer. »

C’est exactement l’inverse de notre vision.

Nous ne voulons pas que Mélio devienne le meilleur ami d’un adolescent.

Nous ne voulons pas créer un compagnon artificiel dont le succès serait mesuré au nombre d’heures qu’un jeune passe à lui parler.

Nous ne voulons pas remplacer le psychologue.

Ni le CPE.

Ni l’éducateur.

Ni les parents.

Ni les professionnels qui accompagnent réellement les jeunes.

Nous voulons utiliser une propriété très particulière de la technologie :

parfois, écrire est plus facile que parler.

Et si un jeune commence par écrire ce qu’il ressent, la technologie peut l’aider à mettre des mots dessus, lui proposer des ressources adaptées et, lorsque la situation le nécessite, contribuer à recréer un chemin vers les personnes capables de réellement l’accompagner.

C’est une différence fondamentale.

L’objectif ne doit pas être :

humain → IA.

Mais, lorsque c’est nécessaire :

silence → expression → compréhension → humain.

L’intelligence artificielle peut être présente sur ce chemin.

Elle ne doit pas en devenir la destination.

Une IA doit aussi savoir ne pas prendre une place qui n’est pas la sienne

C’est probablement l’un des principes auxquels je tiens le plus en travaillant sur Mélio.

Nous parlons énormément de ce que l’intelligence artificielle doit être capable de faire.

Peut-être devrions-nous parler davantage de ce qu’elle doit être capable de refuser de devenir.

Une IA qui intervient autour du bien-être ne devrait pas chercher à devenir émotionnellement indispensable.

Elle ne devrait pas encourager un jeune à privilégier la machine plutôt que ses proches.

Elle ne devrait pas poser un diagnostic qu’elle n’est pas habilitée à poser.

Elle ne devrait pas faire croire qu’elle remplace un professionnel.

Et lorsqu’une situation dépasse son rôle, elle doit être conçue pour le reconnaître.

Chez Mélio, l’IA doit rester un outil d’aide à la prévention et à la compréhension.

Jamais une autorité.
Jamais un diagnostic autonome.
Jamais un substitut affectif.

Parce que dans un domaine aussi sensible, la performance technique ne suffit pas.

La limite que l’on choisit de ne pas franchir fait aussi partie du produit.

Nous allons devoir apprendre à vivre avec des machines auxquelles nous racontons notre vie

Il y a quelques années, nous tapions déjà dans Google des questions que nous n’aurions peut-être jamais posées à quelqu’un.

La différence, aujourd’hui, est considérable.

Google nous donnait des résultats.

Une IA nous répond.

Elle peut demander :

« Et toi, comment tu l’as vécu ? »

Nous répondons.

Elle rebondit.

Nous précisons.

Et quelques messages plus tard, nous pouvons avoir raconté une situation que nous n’avions encore racontée à personne.

Il serait facile de considérer cette évolution comme forcément inquiétante.

Il serait tout aussi naïf de considérer qu’elle est forcément positive.

Elle est surtout déjà là.

Et avec elle arrivent des questions auxquelles les entreprises technologiques, les chercheurs, les professionnels de santé, les éducateurs, les parents, les pouvoirs publics et ceux d’entre nous qui construisons ces technologies vont devoir répondre.

Que peut-on confier à une IA ?

Que doit-elle faire de cette confidence ?

Comment protéger les données qui en découlent ?

Comment éviter l’attachement ou la dépendance ?

Que doit-elle faire lorsqu’elle détecte une situation grave ?

Et surtout :

à quel moment doit-elle arrêter de répondre comme un interlocuteur… pour aider la personne à se tourner vers un humain ?

Se confier à une IA n’est plus une pratique futuriste.

Pour beaucoup, elle commence déjà par quelque chose d’aussi banal que :

« Tu peux m’aider à répondre à ce message ? »

La question n’est donc probablement plus de savoir si nous allons raconter une partie de nos vies aux intelligences artificielles.

Nous avons déjà commencé.

La vraie question est désormais :

jusqu’où voulons-nous les laisser entrer dans notre intimité et quelles limites devons-nous poser avant qu’elles n’y prennent trop de place ?